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Après Genève, dernière ligne droite pour Open XML ?
Par Jean-Marie Gouarné
Mardi 04 Mars 2008
20080304Le projet ECMA 376 Office Open XML, plus souvent désigné par l'acronyme OOXML, poursuit résolument son parcours d'obstacles et vient de s'engager dans le sprint final au terme duquel, à la fin de ce mois de mars 2008, il gagnera (ou ne gagnera pas) le statut de norme internationale. Bien entendu, que les spécifications OOXML soient ou non admises au rang très convoité de norme ISO en 2008, nous savons déjà que la guerre des formats bureautiques ne sera pas terminée pour autant. Les enjeux sont trop importants pour qu'on puisse croire un seul instant que les belligérants vont placidement laisser l'ISO décider à leur place.

 

Une « conférence de résolution du vote » (ballot resolution meeting, ou BRM, selon le jargon des normes internationales) a été organisée par l'ISO du 25 au 29 février à Genève. Elle avait pour but (et pour seul but) d'examiner les amendements introduits par l'ECMA en réponse au rejet provisoire prononcé en septembre 2007. Cette conférence s'est terminée par un étrange résultat, considéré par certains observateurs autorisés comme un succès phénoménal mais qui laisse un goût de cendre.

 

Selon le communiqué officiel de l'ECMA, la conférence a été « productive et positive ». Quant aux ténors d'OOXML chez Microsoft, ils ne tarissent pas de superlatifs : selon eux, le travail réalisé à Genève a été extraordinairement efficace, a contribué à améliorer le projet, et s'est terminé par l'approbation à « trois contre deux » des aménagements proposés par l'ECMA.

 

Bien entendu, le son de cloche est radicalement différent du côté des adversaires classiques du projet OOXML, qui voient dans cette affaire soit une sinistre farce soit un rejet massif de la procédure. Mais le plus dérangeant, c'est surtout le ton inhabituellement « corporate », voire coincé, de la part de ténors Microsoftiens tels que Jason Matusow ou Brian Jones. Ces brillants blogueurs m'avaient habitué à un style plus décontracté. Mais, au retour de Genève, leurs billets ressemblent à des communiqués de presse. Sans humour et surtout sans détails. Derrière le résultat triomphal, il n'y a rien sur les événements du 25 au 29 février. Il y a bien sûr une explication commode à ce silence : la discrétion, car l'ISO n'a pas encore officiellement communiqué de compte-rendu des débats. Mais dès le soir du 29 février, tous les observateurs intéressés connaissaient déjà les grandes lignes du tour de passe-passe auquel avait dû se livrer le coordinateur pour mener à bien une mission impossible : parvenir en cinq jours, dans une assemblée multi-culturelle, à un consensus raisonné sur chacune des quelques 1.100 propositions élaborées par l'ECMA en réponse aux objections émises en 2007 par les membres de l'ISO.

 

Une chose semble acquise aujourd'hui : c'est que la mission impossible n'a pas été accomplie. Selon des récits convergents, que ni l'ISO ni l'ECMA ni Microsoft ne semblent vouloir ou pouvoir démentir, l'immense majorité des aménagements a été, faute de temps, soumise à une procédure de vote bloqué, jamais vue dans les annales de la normalisation, et validée en rafale sans discussion point par point. Tout observateur raisonnable aurait pu prévoir que seul un échantillon plus ou moins représentatif des propositions de l'ECMA passerait à l'ordre du jour. Ce qui surprend, c'est cette tentative désespérée, presque pathétique, pour arriver malgré tout à un résultat qui puisse être présenté comme celui d'un vote effectif sur plus d'un millier d'amendements. Un résultat qui est censé permettre à l'institution de sauver l'honneur, mais qui n'a trompé personne. Il n'a surtout pas trompé les membres de la conférence eux-mêmes.

 

Au BRM, 6 délégations nationales ont approuvé les nouvelles dispositions et 4 les ont désapprouvées. Ce qui a permis de parler d'une approbation « à trois contre deux ». Mais le verso de l'histoire, c'est qu'il y avait 32 délégations au BRM, dont 18 ont choisi l'abstention et 4 ont refusé de participer au vote. Ce « trois contre deux » est donc aussi un « trois sur seize ».

 

Le résultat réel du BRM est donc un train d'amendements dont la plupart ont été validés sans discussion et approuvés par moins d'un quart des délégations participantes. Au-delà des proclamations (de triomphe ou d'indignation), c'est un fait qui demeure et qui semble indiquer que, à l'ISO, les choses ne sont plus tout à fait ce qu'elles étaient. Quel que soit le résultat final pour OOXML.

 

De toutes façons, la seule raison d'être du BRM était de rechercher un consensus (même bancal) sur le texte du projet de norme. Tous les débats de fond ne concernant pas la stricte mise au point du texte, sur la base des objections soumises en 2007 et des réponses de l'ECMA, étaient exclus de la conférence, et le coordinateur a parfaitement joué son rôle de chien de garde sur ce point. Autrement dit, la conférence de Genève n'a rien dit sur les aspects juridiques, la pertinence de la procédure, et autres bagatelles.

 

Le BRM n'a pas non plus permis d'apprécier globalement la stratégie de l'ECMA en matière de prise en charge des objections. Face à la plupart des remarques de fond, l'ECMA, au lieu de modifier les spécifications litigieuses, a préféré procéder par ajouts. Autrement dit, les spécifications contestées ont été majoritairement conservées, et les amendements demandés ont été intégrés sous forme d'options. Par exemple le système de gestion des dates, ayant été jugé défectueux et compliqué par de nombreux organismes de normalisation nationaux, a été remplacé par un système encore plus compliqué, conservant ses défauts d'origine, mais autorisant en tant qu'option supplémentaire un traitement des dates plus conforme aux exigences exprimées. De telles « améliorations » rendent évidemment les spécifications un peu plus complexes et un peu plus éloignées de l'objectif d'interopérabilité.

 

Quant aux fonctions dites « dépréciées », liées à des héritages propriétaires indésirables et que beaucoup auraient souhaité exclure de la normalisation, elles font l'objet d'un reclassement éditorial et sont assorties de « guides de conformité » mais conservent leur caractère normatif. Ce sujet-là, pourtant on ne peut plus épineux, n'a pas non plus fait l'objet d'un débat digne de ce nom.

 

La conférence n'a rien dit non plus au sujet des propositions introduites en 2007 par certains pays (dont la France) quant au statut du projet de norme. Il y avait pourtant largement matière à s'interroger sur ce point. Il existe depuis longtemps un assez large consensus sur l'utilité de la publication d'OOXML et des engagements de Microsoft à son sujet. Cette spécification méritait en effet d'être connue et librement utilisable. Mais pourquoi fallait-il en faire une norme ? La réponse de Microsoft à cette question n'a jamais varié : une adoption par l'ISO offre paraît-il plus de garanties à l'utilisateur qu'un standard ECMA. La France et la Nouvelle-Zélande ont proposé que le dossier OOXML soit adopté par l'ISO en tant que spécification technique internationale (ou « Type 2 Technical Report », selon la nomenclature ISO). Un statut qui aurait officialisé la publication et le processus de maintenance d'OOXML sans pour autant créer de confusion dans la sphère normative. Cette proposition est directement passée à la trappe et n'a jamais été réellement discutée. Pour Microsoft, l'objectif, c'est la normalisation. À tout prix. Dans quel but ? L'intérêt de l'utilisateur n'y est évidemment pour rien, d'abord parce qu'il a déjà libre accès à OOXML, et ensuite parce que le statut de norme n'ajoute aucune espèce de garantie supplémentaire, sachant qu'il n'impose aucune obligation à ses auteurs.

 

En rendant sa gamme Office nativement (et surtout réellement) compatible ODF, Microsoft désarmerait ses adversaires et donnerait satisfaction aux administrations publiques qui réclament, pour l'avenir, des produits conformes à des standards de droit. En s'acharnant prioritairement sur la normalisation d'OOXML, l'état-major de Redmond démontre en réalité les limites étroites dans lesquelles s'inscrivent ses promesses d'ouverture (récentes et anciennes). Derrière les discours sur l'interopérabilité, la convergence autour d'un format de documents bureautiques commun reste un sujet tabou. Publié en tant que spécification technique, OOXML est une information utile, mais soutenu en tant que norme, ce n'est plus qu'un projet anti-ODF, avec comme ultime résultat la disqualification de la notion même de norme.

 

L'avenir nous dira si le BRM a fait bouger les lignes ou non. Dans l'immédiat, la procédure elle-même a atteint un degré de délabrement tel qu'on imagine difficilement pire. Compte tenu du grand millier d'amendements « votés », on sait déjà que les 6.000 pages du texte initial d'OOXML sont périmées, et qu'il faut désormais intégrer plus de 2.000 pages de propositions, et opérer une restructuration générale. Le travail éditorial à venir est gigantesque ; il ne sera évidemment pas réalisé à temps pour le vote décisif qui a lieu à la fin mars 2008. De ce fait, aussi incroyable que cela puisse paraître, les spécifications OOXML finales devront être votées avant d'être écrites. Si ce vote en aveugle, précédé d'un BRM en rafale, s'avère positif, l'ISO aura alors probablement battu un record absolu de non-qualité en matière de normalisation. Mais à qui imputer la responsabilité d'une telle débâcle ? Ni à l'ECMA, qui honore une commande, ni à Microsoft, qui après tout a bien raison de pousser ses projets tant qu'il n'y a pas de résistance, ni à l'ISO, qui n'a que la volonté de ses membres.

 

Les responsables ultimes, ce sont les États qui réclament l'interopérabilité sans la définir, et qui exigent des formats normalisés sans imposer de pré-requis sur la qualité des normes. Cette politique pavée de bonnes intentions ne peut provoquer, de la part des éditeurs de logiciels qui se sentent visés, que des promesses sur une certaine conception de l'interopérabilité et une course aux normes de complaisance. Elle ne suffit pas pour rétablir la concurrence entre les éditeurs, et elle complique le maquis des formats. Adapter son format à une norme, et créer une norme adaptée à son format sont deux choses diamétralement opposées. En encourageant les éditeurs à prendre le chemin des normes, les pouvoirs publics ont manqué de précision et surtout de fermeté. Quant ils seront vraiment déterminés à appliquer des normes, ils précisent lesquelles. Quant un établissement militaire commande des munitions, il ne se contente pas d'exiger un calibre « normalisé »; il précise évidemment le calibre. Les normes prolongent la volonté politique ; elles ne la remplacent pas. Et dans la compétition internationale, les logiciels bureautiques sont des munitions.

 

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Jean-Marie Gouarné est Consultant en systèmes d'information, partenaire Ars Aperta (http://www.arsaperta.com/)

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Les commentaires

Il me semble plutôt que c'est en refusant le possibilité (si elle existe) de normaliser un standard mondial de fait dans l'usage (plus de 90 % de part de marché pour Microsoft Office toutes versions) et en ne gardant que l'ODF extrêmemnt minoritaire, que l'ISO ne jouerait pas son rôle.

Par Serge le 30/03/2008 à 11:04

Excellent article! L'ISO risque d'être durablement décrédibilisé (ce qui serait un gain supplémentaire pour Microsoft).

Par henri le 05/03/2008 à 20:55

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